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Quelques faits marquants de l’histoire de la gastro-entérologie algérienne

Quelques faits marquants de l’histoire de la gastro-entérologie algérienne

Par le Pr. T. Boucekkine
(6 janvier 2015)

Le Professeur Nabil DEBZI, Directeur de la Publication du Journal Algérien de Gastroentérologie (JAG), Organe officiel de la Société Algérienne d’Hépatogastroentérologie et d’Endoscopie Digestive (SAHGEED), m’a fait l’honneur de me demander, dans cet Editorial Inaugural de la Revue, de retracer l’histoire de la Gastroentérologie Algérienne de 1962 à nos jours.

Vaste et difficile programme ! J’ai accepté le challenge ; je vais fouiller les coins et les recoins de ma mémoire et remonter le temps pour essayer de faire revivre et de dérouler chronologiquement le film des principaux évènements qui ont, tout au long de ces années, jalonné et marqué la vie de notre spécialité.

Je m’y risque en sachant cependant que, de par la force des choses, on pourrait me reprocher certaines omissions qui, je l’assure, d’ores et déjà, seraient totalement involontaires.

1962

Au moment de l’Indépendance de l’Algérie et dans les premières années qui ont suivi il n’existait à proprement parler aucun service de Gastroentérologie ni aucun gastroentérologue de pratique libérale sur le Territoire National. La prise en charge des pathologies digestives était assurée par les services de Médecine Interne mais aussi par les services de Chirurgie Générale qui participaient également à l’enseignement de la spécialité ; Gastroentérologie et Chirurgie Générale ont été, à ce stade, indissociables sur le plan des activités de santé ainsi que pour l’enseignement.

A Alger le service emblématique était représenté la Clinique Médicale du CHU Mustapha. Ce service de Médecine Interne (qui était en fait un véritable hôpital de 120 lits), sous la houlette du Professeur Jean LEBON assisté du Professeur Marc LEUTENEGGER et des Docteurs Gana ILLOUL et Mohand AIT MESBAH, avait une triple orientation Hépatogastroentérologie, Diabétologie et Endocrinologie.

A Alger d’autres services de Médecine Interne, celui du Centre Pierre et Marie Curie dirigé par le Professeur Moulay MERIOUA ou celui de l’Hôpital Maillot qui œuvraient dans la même voie. Il en était de même à Oran dans le service dirigé par le Docteur Jean GAROBI. La contribution des services de Chirurgie, par le biais de leurs consultations tout-venant, recevaient également et traitaient des patients souffrant de pathologies digestives chirurgicales ou médicales mérite d’être souligné. Il en fut ainsi :

  • A Alger au niveau de la Clinique Chirurgicale A, le Service Seddilot futur Clinique Chirurgicale B du CHU Mustapha, le Service de Chirurgie de l’Hôpital Parnet dirigé respectivement par le Professeur SEROR, assisté des Docteurs Pierre ROCHE et Bachir MENTOURI, le Professeur El Hadi MANSOURI et le Professeur STOPPA assisté des Docteurs Ghalib DJILLALI et Hanafi ISAAD ;
  • A Oran dans les services des Docteurs Abbas KANDIL et Mourad TALEB ;
  • A Constantine dans le service du Docteur GUEDJ.

En ce temps là, peu de moyens, peu de personnel soignant mais de la part de tous une activité à temps plein effective, une présence Médicale et Paramédicale quasi permanente, beaucoup de sérieux, de disponibilité et d’abnégation, un sens du devoir, un effort de transcendance, de dépassement de soi stimulé par la Liberté Nationale retrouvée.

A ce stade de la post indépendance le corps Médical Algérien était soutenu par des équipes médicales étrangères en particulier françaises qui ont participé à la prise en charge des patients et à la formation des futurs cadres Algériens. Que ces coopérants, dont la plupart étaient sincères et engagés soient remerciés pour leur présence à nos côtés et leur soutien.

Ce fut une période faste pour la Médecine Algérienne et pour les jeunes étudiants que nous étions caractérisée par un engouement extraordinaire pour tout ce qui était scientifique, une soif d’apprendre concrétisée par un très grand nombre de candidats aux préparations à l’Externat et à l’Internat des hôpitaux et une participation particulièrement importante aux travaux de la Société de Médecine d’Alger, relancée peu après l’indépendance et aux différents Congrès Maghrébins de Médecine.

1967 : Premiers concours d’Agrégation et d’Assistanat des Hôpitaux en Médecine

Faisant suite aux concours d’Externat et d’Internat des Hôpitaux qui ont donné à l’Algérie ses premiers futurs cadres Hospitalo-universitaires, les premiers concours d’Agrégation en Médecine et en Chirurgie ont été organisés en 1967 dans le but d’algérianiser le Corps des Médecins Hospitalo-universitaires de rang Magistral ; un candidat en Gastroentérologie, un admis, le Professeur Agrégé Gana ILLOUL. En Chirurgie Générale plusieurs impétrants et de nombreux admis dont les Professeurs Agrégés Bachir MENTOURI, Pierre ROCHE à Alger Abbas KANDIL, Mourad TALEB à Oran.

La plupart des nouveaux agrégés ont été installés en tant que Chefs de Service et Responsables de l’enseignement dans la spécialité. Ils furent nommés Professeurs 3 ans plus tard.

Ajoutons que dès 1968 et au cours des années suivantes des Concours d’Assistanat de 1er degré et de Maîtrise d’Assistanat ont été organisés. Ils ont concerné essentiellement les anciens Internes des Hôpitaux. Les premiers concours devaient aboutir à la nomination et à l’affectation dans les services de Gastroentérologie des Médecins suivants, par ordre chronologique : Docteurs Françoise MEHDI, Tadjedine BOUCEKKINE, Abdelaziz ZIARI, Akli KHEDIS et Hocine ASSELAH.

On retiendra également les nominations de chirurgiens, Boussaad MERADJI, Kamel DAOUD, Messaoud ZITOUNI et plus tard, Farouk HASSEN KHODJA, Abdelhalim HAMANI, Amar HAMMAD.
Ces premières promotions devaient être suivies de nombreux autres concours et de nombreux autres lauréats.

Ainsi les premières grandes équipes commençaient à se constituer principalement à Alger ; elles devaient, autour de ce noyau dur, s’élargir au fil des années et se concrétiser par la création du premier service de Gastroentérologie au niveau du CHU Mustapha puis celui du CHU d’Oran.

1972

Cette année fut riche en évènements :

1. Mise en place de la Réforme des Etudes Médicales, qui prônait un enseignement intégré organisé en modules et associant concomitamment enseignement théorique et pratique dans la spécialité enseignée. Les services de Gastroentérologie, (comme ceux des autres spécialités), ont été sollicités et ont dispensé l’enseignement de leur discipline selon un programme multidisciplinaire comportant également des conférences de pathologie, de chirurgie digestive, d’imagerie et de thérapeutique ;

2. Organisation du Deuxième Concours National d’Agrégation en Médecine Interne et en Chirurgie Générale. En Gastroentérologie la première agrégée issue de l’Internat des Hôpitaux fut Françoise MEHDI suivent, dès 1974 et les années suivantes les nominations de Tadjedine BOUCEKKINE, Abdelaziz ZIARI, Akli KHEDIS, Hocine ASSELAH, Mohamed MAHMOUDI qui devaient être nommés Professeurs, à partir de 1977 ;

3. Dans les années 1990 de nouveaux promus au rang de Professeur : Leila BEKRI, Mohamed ZERROUG, Farid CHAOUI Fatima BADJI, Tayeb DJADEL, Hamza BOUASRIA et plus tard Sherrazed HAKEM, M’Hamed NAKMOUCHE, Saadi BERKANE, Nosseir BAIOD, Nabil DEBZI et Chafika MANOUNI.
De nouvelles nominations dès 2011 au rang de Maître de Conférences classe A (Maître de Conférences Agrégé) : devaient avoir lieu à Alger (Abderrezak BOUSSELOUB, Abdelmalek BALAMANE, Nassima BOUNAB, Linda KECILI, Kafia BELHOCINE, Nawel AFREDJ), à Constantine (Tallèl HAMMADA), à Tlemcen (Bouzidi ARBAOUI) à Bel Abbès (Kara Turki DOUIDI), à Oran (Mohamed Amine BENATTA) ;

4. Création du Résidanat de Gastroentérologie.
Ce fut une lourde tâche à laquelle le Professeur Gana ILLOUL consacra toute son énergie. Initialement d’une durée de 3 ans l’enseignement de notre spécialité, répondait à un programme national pluridisciplinaire et comportait une évaluation semestrielle et au terme du cursus.
Leila BEKRI et Sakina ABDELMOUMENE furent les premières résidentes de Gastroentérologie ; elles devaient en 1975 subir avec succès les épreuves pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Médicales Spéciales (DEMS).
Depuis lors de nombreuses promotions de Médecins Résidents se sont succédées. Initialement l’enseignement n’était dispensé qu’au niveau des Services de Gastroentérologie des CHU d’Alger et d’Oran. Par la suite les Services de Gastroentérologie de Sidi Bel Abbes, Tlemcen et Constantine sont venus compléter les premiers terrains de stage. La durée du cursus est actuellement de 4 ans et on compte, à l’échelle nationale, plus de 600 spécialistes formés et près de 150 Médecins Résidents en formation en 2014 ;

5. Introduction de l’endoscopie digestive.
En Algérie, les premières endoscopies digestives hautes à endoscope souple (fibroscopes) ont été réalisées dès 1972 par Françoise MEHDI et Tadjedine BOUCEKKINE suivis de près par Abdelaziz ZIARI. Il s’agissait d’une exploration d’introduction récente dans le monde (1969) utilisant une technologie particulièrement performante qui devait révolutionner l’exploration endoscopique diagnostique et aussi, plus tard permettre des gestes thérapeutiques. Ces premières endoscopies digestives hautes devaient, grâce à un appareillage diversifié, permettre l’exploration de l’ensemble du tube digestif (coloscopie, cholangiopancréatographe rétrograde per endoscopie, entéroscopie, écho endoscopie…..) et le développement de techniques de traitement de certaines pathologies (polypectomie, sphinctérotome, hémostase per endoscopique, dilatations). Des progrès considérables que les Gastroentérologues Algériens ont essayé de suivre ! Certains de nos collègues se sont illustrés dans la mise en place de ces techniques ; je citerai Farid CHAOUI, Françoise MEHDI, Leila BEKRI, Abdelmalek BALAMANE, Abderrezak BOUSSELOUB, Jamila MAMMERI, M’Hamed NAKMOUCHE, Brahim TOUCHENE, Nadjib KADDACHE, Mohamed ZEROUG et parmi les plus récents : Ahmed SALAH et Karim LAYAIDA. Cette liste n’est pas exhaustive.

1983 : Création de la Société Algérienne d’Hépatogastroentérologie (SAHGE)

La SAHGE a été crée en 1983. Ses objectifs essentiels étaient d’élever le niveau de connaissances des Gastroentérologues Algériens et partant d’améliorer la qualité de la prise en charge des patients en organisant notamment la formation continue Post Universitaire en Hépatogastroentérologie et en encourageant et en soutenant toute activité de recherche. La SAHGE se proposait également de faire participer la Gastroentérologie Algérienne au mouvement international d’échange d’expériences et de connaissances selon toutes les modalités en usage.

Depuis sa création le Bureau de la SAHGE a connu plusieurs Présidents, les Professeurs : Gana ILLOUL, Hocine ASSELAH, Tadjedine BOUCEKKINE et plus récemment Saadi BERKANE depuis mai 2014.
Notre Association est membre de l’Organisation Mondiale de Gastroentérologie, de l’Association Européenne et Méditerranéenne de Gastroentérologie et de la Société Maghrébine de Gastroentérologie. Elle entretient des rapports étroits avec la Société Nationale Française de Gastroentérologie, l’Association Francophone pour l’Etude du Foie, la Fédération Francophone de Cancérologie Digestive, la Société Tunisienne de Gastroentérologie et la Société Marocaine des Maladies de l’Appareil Digestif.

Elle a organisé 25 Journées Nationales et participé activement à de nombreux congrès et journées scientifiques locaux, régionaux et internationaux. C’est ainsi qu’au cours de la dernière décennie la SAHGE a organisé ou contribué à la tenue de 45 Journées Scientifiques.

Depuis Mai 2014 la SAHGE a pris le nom de Société Algérienne d’Hépatogastroentérologie et d’Endoscopie Digestive (SAHGEED).
La SAHGEED peut mieux faire en élargissant sa base en associant en particulier plus étroitement à ses activités les gastroentérologues de pratique libérale et leurs associations représentatives et en contribuant au développement de l’endoscopie digestive et de la recherche clinique.

2014 : Situation actuelle de la Gastro-entérologie Algérienne

Aujourd’hui la prise en charge des Maladies de l’Appareil Digestif se fait aussi bien en milieu hospitalier qu’en pratique libérale. On compte plusieurs centaines de gastroentérologues libéraux répartis surtout dans les grandes villes sur l’ensemble du Territoire National.
Depuis une dizaine d’années ces gastroentérologues libéraux sont regroupés au sein d’associations scientifiques qui assurent une formation continue. Il en est ainsi de l’AGELA (Association des Gastroentérologues Libéraux de l’Algérois) et de la SOMHAD (Société des Maladies Hépatiques et de l’Appareil Digestif) à Oran.
Il existe à ce jour 10 services Hospitalo-universitaires, un service non universitaire et des unités de Gastroentérologie crées au niveau de Service de Médecine Interne ; s’y ajoutent 3 services dans les hôpitaux militaires d’Alger, de Constantine et d’Oran.

En outre de nombreux gastroentérologues exerçant ou non dans le cadre du Service Civil, sont répartis sur l’ensemble du pays dans les Etablissements Publics Hospitaliers.
On constate à l’évidence une insuffisance en structures de santé Hospitalo-universitaires (4 ouvertures seulement depuis l’indépendance) conduisant non seulement à l’impossibilité de répondre aux besoins en soins spécialisés de la population, mais également à la limitation des places pédagogiques et des possibilités de recherche clinique. L’attention des Services Publics est donc attirée sur cette situation qu’il importe de corriger le plus rapidement possible.

Malgré ces difficultés et grâce aux efforts soutenus de ses membres, la Gastroentérologie Algérienne s’est diversifiée à la faveur de formations complémentaires à l’étranger et de transferts de technologie ce qui a permis :

  • D’initier et/ou de développer des techniques d’exploration fonctionnelles digestives, d’endoscopie digestive à visée diagnostique ou thérapeutique ;
  • De créer à l’instar d’autres pays et grâce aux efforts de Nabil DEBZI, une spécialité, l’Hépatologie qui dispose maintenant d’un service autonome au niveau du CHU Mustapha et qui se développe rapidement avec, déjà, une participation effective au programme de Transplantation Hépatique à donneur vivant ce qui représente un saut qualitatif important dans la spécialité. Des pôles d’intérêt en Hépatologie ont vu le jour ; on compte aujourd’hui de nombreuses compétences dans ce domaine, Hassen MAHIOU, Nawel AFREDJ, Nawel GUESSAB, Khadîdja SAIDANI, Rachid OULD GOUGAM…
  • De programmer la création d’unités de nutrition, de cancérologie et de digestive.
    50 ans ! 50 ans déjà ! La Gastroentérologie Algérienne a été construite pierre par pierre par les différentes générations qui se sont succédées. Des progrès certes lents mais palpables, sur le plan du niveau général des connaissances et de la qualité des soins.

50 ans qui ont fait passer la Gastroentérologie de « spécialité hébergée et annexe » à une spécialité à part entière grâce aux efforts de certains d’entre nous. Qu’il me soit permis, ici, de saluer la mémoire de ceux qui nous ont quittés et qui ont marqué de leur empreinte l’histoire de notre spécialité.

Mais il reste beaucoup à faire, et, pour diverses raisons nous avons accumulé beaucoup de retard. Il serait utile :

  • D’accélérer le développement de certains axes de la spécialité (endoscopie digestive, pancréatologie, proctologie, nutrition, cancérologie) ;
  • D’organiser des groupes de travail multidisciplinaires ;
  • De créer des pôles de spécialité à l’instar de ce qui se passe ailleurs ;
  • D’initier à la recherche médicale au cours du cursus de spécialité en commençant par la refonte du Résidanat qui devra associer la formation clinique traditionnelle à une formation en sciences fondamentales adaptée à notre spécialité (physiologie, anatomopathologie, immunologie…) ;
  • De participer à des travaux scientifiques de niveau international par le biais de partenariats institutionnels avec des équipes étrangères hautement spécialisés ;
  • De mettre en place un système d’évaluation transparent des « apprenants », des enseignants, des structures de santé basée sur une échelle de valeur juste et rationnelle ayant pour indicateurs essentiels le mérite et le travail.

Autant de mesures qui permettront à nos spécialistes d’atteindre un niveau de qualification et de compétence satisfaisant.
C’est à ce prix et seulement à ce prix que la Gastroentérologie Algérienne sera susceptible de connaître un développement et un rayonnement digne d’une grande spécialité.

Par Professeur T. BOUCEKKINE (6 janvier 2015)